Houchang Golchiri | Chronique de la Victoire des Mages

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Houchang Golchiri, Chronique de la Victoire des Mages

Traduction (persan), postface et notes de Christophe Balaÿ

L’Inventaire, Paris, 1997, 75 pages

Présentation de l’éditeur

Aux premiers temps de la révolution iranienne, de jeunes émeutiers déboulonnent la statue du Shah. Dans leur enthousiasme, ils ne voient pas s’instaurer un nouvel ordre, celui des Ayatollahs.

Le tavernier Garât, lui, en a d’emblée conscience. Pourtant, bravant les interdits et la peur du fouet, il persiste à servir du vin.

Sa victoire, au travers du martyre sera celle de l’esprit et du cœur, du désir sur la réalité ; celle, encore inachevée, d’un pays qui sait son destin plus grand que ses malheurs présents.

Extrait

Il chante debout. On se lève pour danser, main dans la main, en se prenant par la taille. Du pied, on marque le rythme, quand, soudain, des tirs se font entendre, là-bas, du côté de la ville. On s’en moque! Akbar Agha Panjeh continue de chanter. Mais on ne saisit plus les paroles.

– Eteignez les lampes! crie quelqu’un. Vite, on nous voit.

On se baisse. C’est inutile. On regarde nos mains pleines de sang: trop tard! Akbar Agha Panjeh chante toujours :

– “Si le prédicateur… “

Il chante à pleine voix :

Sois libre, et généreux! Ce n’est pas difficile.

La bête qui ne boit pas de vin, jamais ne sera homme.

Dieu accomplit son œuvre, ô cœur réjouistoi!

Le démon, par La ruse, n’est pas plus Salomon!

On n’entend plus les tirs, seulement la voix d’Akbar Agha Panjeh. Quand ils approchent, nous faisons cercle autour de nos lampes, une bouteille à la main. Akbar Agha Panjeh chante son couplet; nous reprenons le refrain. Ils sont là. Le bruit des rafales de mitraillettes couvre le chant. Ils tirent en l’air. Dans le noir. On ne les voit pas. Quelqu’un récite un verset du Coran, dans un arabe trés pur. Dès qu’ils franchissent le cercle de lumière, on les aperçoit. Un chèche masque leur visage. Ils mettent un genou à terre, braquent leurs fusils sur nous. Un seul est resté debout, le fouet à la main. Akbar s’est arrêté de chanter. Il s’assoit. Nous aussi. Tous ensemble.

– Il faut tous les fouetter, dit une voix dans le haut-parleur. Tous! Commencez par un bout. Même si ça doit durer jusqu’à la fin des temps.

Ils couchent l’un de nous à même le sol. Deux le prennent par les jambes, deux autres par les bras. Ils jettent sur sa tête un tissu noir et lui en fourrent un morceau dans la bouche. Puis ils frappent. On n’entend pas un bruit. Personne ne bronche. Ensuite, ils s’assoient en cercle autour de nous, à la lisière de notre cercle de lumière, le visage masqué par le foulard. On ne voit que leurs yeux. Et nous, nous tous, tournant le dos aux astres éternels, dans l’attente des deux masques qui viendront nous saisir par les pieds, nous nous couchons, humbles et crottés. En attendant que, pour nous, vienne l’heure du châtiment islamique, nous tétons au goulot des bouteilles, les ultimes gouttes de cette âpre abomination. Alors, ivres, nous nous étendons face contre terre, contre cette terre froide et humide de rosée – la terre de nos ancêtres. Et nous attendons.

L’auteur

Houchang Golchiri  (Ispahan, 1940 – Téhéran 2000) est l’un des principaux écrivains iraniens contemporains. Il a publié une quinzaine de romans et de recueils de nouvelles, d’essais et de poèmes. Influencé par Hedâyat, mais aussi par Joyce et Faulkner, son œuvre plonge dans le tissu littéraire et historique du pays. Il a été emprisonné à plusieurs reprises lorsque commença sa lutte pour la liberté d’expression sons le régime du Chah. Après la révolution islamique, l‘Association des écrivains iraniens (Kanoun-é-Nevissandegan), dont il fut un des animateurs, sera dissoute. En 1994, il est signataire, avec cent trente-trois intellectuels de la lettre ouverte “Nous sommes des écrivains”. Il sera interpellé en 1996 lors d’une tentative de remettre sur pied l’Association des écrivains.

En savoir plus

Le verre et le verbe hauts 
Chronique de la victoire des Mages 
De Houchang Golchiri

“Lu en public en 1979 en Iran par son auteur, ce texté étincelant n’a été publié que dix ans plus tard. En Suède. Un détour qui indique combien la “victoire des mages” reste problématique. Cette victoire est celle du vin, première des libertés. Et celle de la poésie : “Quand le poète parle du vin ou de l’échanson, c’est pour lutter contre l’hypocrisie, pour démasquer les intégristes.” En débitant son alcool, Barât, le tavernier, manifeste le même héroïsme tranquille qu’en renversant, seul, la statue du tyran. Interdire un jour le vin – cette “abomination des abominations, plus suave qu’un baiser sur la joue”, selon Hâfez -, c’est entasser des livres au milieu de la rue pour y mettre le feu le lendemain ; c’est jeter de l’acide au visage des femmes le surlendemain et finir par crier, la haine aux lèvres : “Vive la mort ! Vive le cimetière ! “

La victoire des mages serait celle des prêtres zoroastriens, celle de la Perse préislamique. Houchang Golchiri, l’un des principaux écrivains iraniens contemporains, appelle à renouer avec ces antiques racines, avec Hâfez comme avec la tradition du conte politique.”

 Le Monde, 4 Juillet 1997 (extrait)

Source :   Houshang Golshiri Foundation
 
AUTEUR : Golchiri, Houchang
TITRE : Chronique de la Victoire des Mages
EDITEUR : Editions L'Inventaire
FORMAT : Broché, 12,2 x 16,6 x 1,0 cm, 75 pages.
ISBN : 9782910490089 
PRIX PUBLIC : 9,20 Euros
PARUTION : 01/03/1997

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